Boris Vian est un artiste né le 10 mars 1920 et décédé le 23 juin 1959 à Paris d’un accident cardiaque survenu lors de la projection de l’adaptation cinématographique de son roman “J’irai cracher sur vos tombes”. Il a œuvré dans tellement de domaines qu’il semble qu’il ait eu 1000 vies : écrivain, poète, parolier, musicien de jazz (trompettiste de talent), critique musical, scénariste, traducteur, acteur, peintre, directeur artistique… et sans oublier sa formation de base d’ingénieur à l’École Centrale… Et je suis persuadée qu’il manque dans cette liste encore quelques fonctions…

Il y a quelques jours seulement, le 10 mars, Boris Vian aurait eu 100 ans. C’est ce qui m’a incité à bouleverser mon programme éditorial afin d’ajouter cet article sur ce grand artiste.

Comme beaucoup, ma rencontre avec Boris Vian a eu lieu lorsque j’étais adolescente avec “L’écume des jours”. J’ai immédiatement accroché avec ce roman poétique et fantaisiste. Mais son œuvre ne se résume pas à cet ouvrage. Elle est bien plus riche et parfois surprenante. Malgré son génie en différents domaines, j’ai envie de revenir essentiellement sur son œuvre littéraire poétique, sensible, engagée et absurde à la fois.

Je ne peux m’empêcher de croire qu’il aurait fait un éminent membre de l’Oulipo ; ce mouvement destiné à réinventer la langue et jouer avec les mots, créé par Raymond Queneau en 1960, un an après le décès de Boris Vian. D’ailleurs les deux hommes se connaissent et ont déjà, par le passé, mis leur génial cerveau au service du bon mot.

Suivez toutes les manifestations relatives au centenaire de la naissance de Boris Vian afin de découvrir l’immensité de son œuvre.

Boris Vian, les débuts

Boris Vian nait dans une famille fortunée où l’insouciance est de mise. Mais son père perdra tout lors du krach boursier de 1929. Sa mère musicienne inculque l’amour de la musique à ses enfants. Il tient d’ailleurs son prénom de Boris Goudounov (un opéra russe). Ce prénom ainsi que son physique singulier ont souvent laissé penser qu’il était lui-même russe, à tort.

Boris Vian
Boris VIAN

En 1938, il crée son premier jazz band avec ses frères.

L’écriture est un loisir chez les Vian. Ces premiers écrits sont situés vers 1939. Toute l’œuvre de Boris Vian est difficile à dater car aucun de ses écrits ne comporte d’indication de date. Il convient de procéder à des recoupements. “L’écume des jours”, par exemple, fut écrit sur des prospectus de l’AFNOR où il travaille à cette période.

Boris Vian, l’amour des mots

Il crée en 1941 le Cercle Legateux avec son frère Alain. Un bon mot ou les jeux de mots divers sont de mise. Parents, enfants, voisins participent à des séances de jeux d’écriture avec pour seul plaisir de jouer avec les mots. Voici certains des jeux couramment repris :

  • bout-rimés : consiste à faire un poème avec des mots imposés pour la rime
  • cadavres exquis : «jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles ne puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes», selon la définition donnée par les surréalistes
  • contrepèteries
  • anagrammes

Boris Vian se marie en 1941 avec Michelle. Ensemble ils écrivent car elle l’influence dans ce sens, elle qui s’adonne à l’écriture depuis longtemps. Ils vont commencer par écrire des pièces de théâtre.

Boris Vian, la guerre

En novembre 1939, Boris Vian fait sa rentrée scolaire à l’École Centrale située à Angoulême. Il voit passer les convois de réfugiés belges comme venant d’un autre monde. Il se rend compte alors de ce qui se passe réellement pendant que lui étudie.

Boris Vian conçoit l’absurdité de cette situation et prend la mesure que ce qui se joue pas si loin que cela. Ce qu’il connaissait des faits ne lui parvenaient que sous forme de rumeurs qui n’avaient pas encore pris vie dans son esprit.

Il se retrouve alors confronté à une réalité qui dépasse l’étudiant qu’il est. Il décrit par la suite ce qui fut son ressenti : «Je ne me suis pas battu, je n’ai pas été déporté, je n’ai pas collaboré, je suis resté quatre ans durant un imbécile sous-alimenté parmi tant d’autres.”

Boris Vian, la fête et l’insouciance

Même si le couple ne fait pas partie du mouvement zazou, il affectionne les fête et une certaine insouciance en cette période trouble d’Occupation. Le terme zazou désigne la jeunesse insouciante qui ne pense qu’à s’amuser, qui se moque de tout, qui aime le jazz, la fête et s’habille de vêtements de style british.

Saint-Germain-des-Prés est le quartier où les fêtes sont les plus courues. Il y passera beaucoup de temps et se fera des amis “littéraires” comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir (Jean Sol Partre et la Duchesse de Bovouard dans “L’écume des jours”) ou Raymond Queneau qui croyait beaucoup en lui.

Boris Vian, son œuvre

Je n’évoque ici que son œuvre littéraire et laisse délibérément de côté l’immense œuvre musicale du trompettiste et agent artistique, du peintre, de l’acteur et de l’auteur de poème et pièces de théâtre…

Je n’ai pas pour ambition de reprendre la totalité de ces œuvres littéraires mais seulement celles qui me semble pertinentes, et c’est mon simple avis de néophyte quant à l’œuvre de Boris Vian.

“Physiochimie des produits métallurgiques” (1942)

Nous pouvons dire que son premier écrit est un travail collectif et scolaire rédigé à l’École Centrale avec les élèves de son cours. Il s’agit d’une brochure intitulée “Physicochimie des produits métallurgiques“. Il s’agit de 160 pages, illustrées de graphiques et dessins techniques. L’ouvrage contient un avant-propos en alexandrins et en vieux français et une citation d’Anatole France en épitaphe. Je crois pouvoir dire qu’il s’agit ici de l’influence de Boris Vian, l’étudiant présageant de l’originalité de l’artiste qu’il allait devenir.

“Verdoquin et le Plancton” (1946)

Ce roman, proche de la farce et avec un humour de l’absurde appuyé, raconte, à la manière de Boris Vian, les fêtes appelées “surprises-parties” en 1945.

Le roman se situe entre deux surprises-parties. Au cours de la première, le Major (un personnage qui sera récurrent dans l’œuvre de Boris Vian) s’éprend de Zizanie. Dans la seconde, il se fiance avec elle. Mais entre les deux surprises-parties, le Major déploie toute une stratégie pour obtenir l’assentiment de l’oncle et tuteur de Zizanie. Le personnage d’Antioche Tambretambre, bras droit du Major, semble être Boris Vian lui-même, plus jeune…

“J’irai cracher sur vos tombes” (1946)

C’est un roman policier publié sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, largement utilisé par Boris Vian qui se présentait comme son traducteur. Il signe de ce pseudonyme plusieurs romans policiers qui commencent à être très à la mode, concept venu des USA.

Comme tous les autres ouvrages de Boris Vian écrits sous le pseudonyme de Sullivan, l’histoire se déroule dans le sud des États-Unis. Ici elle raconte la vengeance d’un métis à la suite du lynchage de son frère afin de dénoncer le racisme dont sont victimes les afro-américains dans leur vie quotidienne.

Ces romans policiers remportent un grand succès et souvent il dira que Sullivan à permis à Vian de vivre, avec un peu d’amertume. Il aurait préféré trouver le succès avec des œuvres comme “L’écume des jours”.

“L’écume des jours” (1947)

Cette œuvre est considérée comme un conte moderne. Il est écrit pour sa femme Michelle. Il représente une grande déception pour l’auteur car il ne rencontrera aucun succès lors de sa parution en 1947 malgré le soutient actif de Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre.

Le plus poignant des romans d’amour contemporains.

Raymond Queneau

Ce n’est qu’à la fin des années 60 que le succès est au rendez-vous avec une réédition. Le mythe est né…

Les personnages de “L’écume des jours” évoluent dans un univers poétique et déroutant. Les thèmes principaux sont l’amour, la maladie, le travail, la mort, dans une atmosphère musicale avec le jazz en “bruit de fond”. Le climat humide présent dans le roman rappelle les bayous de Louisiane. L’auteur précise d’ailleurs dans l’avant-propose que l’ouvrage a été écrit à La Nouvelle Orléans, entre autre (lieu où il n’a jamais mis les pieds).

L’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre.

Boris Vian

Il s’agit d’une œuvre poignante, lourde de sens et inclassable. Elle plonge le lecteur dans un univers dont les lois absurdes et cruelles viennent frapper de plein fouet la sensibilité de l’amour.

“L’herbe rouge” (1950)

Ce roman aborde plusieurs thèmes qui seront repris dans son roman à venir “L’arrache-coeur”. Il utilise toujours cet humour absurde qui caractérise sa plume. Il va aborder des thèmes comme la dénonciation de la psychanalyse, la place des femmes, la mort, le vide et la honte refoulée (ici celle ressentie par le personnage principal, Wolf, après avoir été surprotégé par sa mère).

Pour ce dernier point, nous pouvons y voir un parallèle avec la surprotection dont a fait preuve la propre mère de Boris Vian envers lui dans son enfance.

“L’arrache-coeur” (1953)

Il s’agit du dernier roman signé Boris Vian. Il a été conçu comme le premier d’une trilogie intitulée “Les Fillettes de la reine” mais qui n’a jamais vu le jour.

L’Arrache-cœur” est un roman où se côtoient poésie, fantaisie, émotion et absurde, le cocktail préféré de l’auteur.

Il narre l’histoire de Jacquemort, psychiatre nouvellement arrivé dans un village, de Clémentine, mère de triplés (appelés les « trumeaux ») qui éprouve pour ses enfants un amour qui deviendra possessif, inconditionnel et obsessionnel et Angel, le mari exclu de cette dernière.

Le thème principal est celui de la psychanalyse et des interrogations sur l’inconscient de chacun.

L’écriture très imaginative et absurde à la fois peut faire penser au surréalisme.

Boris Vian, les pseudonymes

L’auteur est un fervent adepte des pseudonymes. J’en ai déjà évoqué un, Vernon Sullivan, mais il en use et abuse en fonction de ses diverses activités. Certains sont des anagrammes, d’autres sont des références, des jeux de mots ou simplement de pures inventions.

Je vous en propose une longue liste, juste pour le plaisir, la curiosité et l’absurdité : Bison Ravi ; Andy Blackshick ; Xavier Clarke ; S. Culape ; Aimé Damour ; Michel Delaroche ; Joëlle Du Beausset ; Gérard Dunoyer ; Jules Dupont ; Bison Duravi ; Fanaton ; Hugo Hachebuisson ; Zéphirin Hanvélo ; Onuphre Hirondelle ; Amélie de Labmineuse ; Odile Legrillon ; Otto Link ; Thomas Quan ; Eugène Minoux ; Gédéon Molle ; Josèfe Pignerole ; Adolphe Schmürz ; Vernon Sullivan ; Lydio Sincrazi ; Anna Tof ; Anna Tof de Raspail ; Claude Varnier ; Boriso Viana ; Thomas Quandeloro ; Kevk ; Gilles Safran.

Je suis bien consciente que cet article est un résumé très succinct de la vie et l’œuvre littéraire de Boris Vian ; tout juste une entrée en matière, un aperçu.

Cependant, j’espère que ces quelques lignes et les excentricités de ce poète absurde et touche-à-tout vous auront donné envie d’aller plus loin dans votre découverte de Boris Vian… En tout cas telle était mon intention avec cet article : vous donnez envie de poursuivre en découvrant ou redécouvrant son œuvre.

“Le déserteur”, pour terminer

Bien sûr je sais que je vous avais dis que je n’évoquerai dans cet article que les œuvres littéraires de Boris Vian mais je ne peux m’empêcher de terminer sans rappeler la magnifique chanson “Le déserteur” qu’il a écrit en 1954 à la fin de la guerre d’Indochine :

Messieurs qu’on nomme Grands
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Messieurs qu’on nomme Grands
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Les guerres sont des bêtises
Le monde en a assez

Depuis que je suis né
J’ai vu mourir des pères
J’ai vu partir des frères
Et pleurer des enfants
Des mères ont tant souffert
Et d’autres se gambergent
Et vivent à leur aise
Malgré la boue de sang
Il y a des prisonniers
On a volé leur âme
On a volé leur femme
Et tout leur cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J’irai par les chemins

Je vagabonderai
Sur la terre et sur l’onde
Du Vieux au Nouveau Monde
Et je dirai aux gens :
Profitez de la vie
Éloignez la misère
Vous êtes tous des frères
Pauvres de tous les pays
S’il faut verser le sang
Allez verser le vôtre
Messieurs les bon apôtres
Messieurs qu’on nomme Grands
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer
Et qu’ils pourront tirer…


Nota :
La version initiale des deux derniers vers était :
“que je tiendrai une arme ,
et que je sais tirer …”
corrigée pour conserver le côté pacifiste de la chanson

Paroles : Boris Vian, adaptation: Mouloudji. Musique: Boris Vian & Harold Berg   1954 note: Mouloudji, pour cette version, a modifié les paroles du Déserteur avec l’aval de Boris vian.

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