A l’origine de l’Oulipo

Le mouvement Oulipo nait le 24 novembre 1960 à Paris. Ses deux membres fondateurs sont un écrivain et un mathématicien : Raymond Queneau et François Le Lionnais. Ils vont très vite s’entourer d’oulipiens qui partagent leur volonté expérimentale.

Ce groupe, car ils renient le terme de mouvement qui rappelle le “surréalisme” dont ils veulent se démarquer, se réunit d’abord en toute confidentialité, une fois par mois en privé. Mais dès 1966, une lecture publique s’organise un jeudi par mois. Et petit à petit le groupe acquiert une certaine notoriété.

L’arrivée en 1967 de Georges Perec, grand maitre de la contrainte, popularise quelque peu le groupe en l’ouvrant à un plus large public. Il sera un membre très actif qui apportera beaucoup.

L’idée réside dans le fait que de la littérature, des mathématiques et des jeux ensembles engendrent des contraintes qui favorise la créativité en agissant comme un puissant stimulant.

Ce n’est pas un mouvement littéraire. Ce n’est pas un séminaire scientifique. Ce n’est pas de la littérature aléatoire.

Raymond QUENEAU

Cette non définition de l’Oulipo par Raymond Queneau traduit bien l’esprit du groupe. Cela me rappelle le tableau du mouvement surréaliste de Magritte “La trahison des images” (1929) accompagnée de la célèbre légende “Ceci n’est pas une pipe”. Même si le groupe a toujours voulu s’éloigner de ce mouvement.

membre de oulipo
Oulipiens de 1975

Pour moi, et c’est juste un avis personnel, le grand absent de l’Oulipo est sans conteste Boris Vian dont j’adore l’extrême fantaisie. Mais il a une bonne excuse, il décéda en 1959, un an avant la création du groupe…

Oulipo : quel est ce nom étrange ?

OU pour OUvroir (lieu où on se rassemble, comme un atelier)

LI pour LIttérature

Po pour POtentielle

Le but

Le but initial du groupe réside dans la recherche de nouvelles potentialités de langage afin de découvrir des pistes aptes à moderniser l’expression écrite à l’aide de jeux d’écriture divers et variés, dont le pouvoir de certaines notions mathématiques ne sont jamais très éloignés.

Le principe

Les oulipiens affirment que la contrainte, loin de restreindre, ouvre à la créativité en incitant à trouver des solutions originales.

La contrainte n’agit pas comme une barrière à l’imagination. Au contraire, les oulipiens pensent qu’elle la stimule et permet son éveil vers des potentialités qu’il reste à définir.

Nous sommes des rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir.

Raymond QUENEAU

Axes de travail

Les oulipiens travaillent essentiellement à deux approches essentielles :

  • synthétique : inventer et expérimenter des contraintes littéraires nouvelles afin de découvrir un langage original.
  • analytique : rechercher, dans les œuvres du passées, les “plagiaires par anticipation”, ceux, écrivains ou autres artistes, qui ont travaillés avec des contraintes (de façon consciente ou non).

L’Oulipo de nos jour

L’Oulipo est toujours actif de nos jours. A l’heure où j’écris cet article (début 2020), il compte 37 oulipiens, dont 17 sont décédés (car on reste oulipien à vie et même au-delà). En début de sessions ces derniers sont invariablement “excusés pour cause de décès”. La seule possibilité de quitté l’Oulipo, hormis une mort naturelle, consiste à un suicide devant huissier (ceci est formellement inscrit dans les textes officiels de l’Oulipo).

Je vous conseille de vous rendre sur le site de l’Oulipo si le sujet vous intéresse. Vous pourrez y retrouver entre autres informations de premier plan les contraintes listées utilisées et validées par les oulipiens.

Sachez que l’Oulipo propose toujours des séances publiques les jeudis avec lectures et créations originales. C’est à la bibliothèque Nationale de France.

jeudi de l'oulipo BNF
Les jeudis de l’Oulipo à la bibliothèque Nationale de france

Les œuvres oulipiennes

Celles des oulipiens

  • Avant même la création de l’Oulipo, Raymond Queneau écrivait “Exercices de style” en 1947. Il prend un fait divers sans importance de sa journée qu’il résume en quelques lignes puis il réécrit celui-ci de 99 façons différentes, en s’imposant 99 contraintes littéraires.
exercices de style queneau
Lien affilié
  • En 1961, le même Raymond Queneau réalise “Cent mille milliards de poèmes”. Chaque strophe est découpées de manière à pouvoir être recombinées cent mille milliards de fois.
Raymond Queneau
“Cent mille milliards de poème” Raymond Queneau
  • En 1969, Georges Perec publie “La disparition”. Un lipogramme qui proscrit la lettre “e” dans la totalité du texte. Je consacrerai prochainement un article complet sur ce sujet… car la démarche va bien plus loin encore avec une symbolique cachée… mais en attendant j’évoque ce lipogramme dans un article consacré aux anecdotes littéraires
  • Trois ans plus tard, le même auteur écrit “Les revenentes” qui est un monovocalisme en “e” ; c’est-à-dire qu’aucune autre voyelle que le “e” n’est utilisée. Pour ce faire, il s’autorise quelques libertés avec la langues française : pour preuve l’orthographe du titre lui-même.
  • Jean Lescure, un oulipien de la première heure, écrit des poème en calligramme. Ils forment un objet en rapport avec le poème. Ils peuvent aussi représenter des formes géométriques (toujours cette notion de mathématique jamais très loin).
calligramme
Calligramme

Les “plagiaires par anticipation”

Un des axes de travail de l’Oulipo est la recherche des œuvres oulipiennes réalisées avant l’heure. Certains artistes se sont dans le passé imposés des contraintes volontairement ou pas.

  • Jean-Sébastien Bach s’impose un thème (consciemment ou pas) dans “La Passion selon Saint-Mathieu” (1736 pour sa version définitif) qui reprend les lettres de son nom (selon la notation allemande des notes de musique) :

B = Si bémol / A = La / C = Do / H = Si bécarre

  • Les poèmes-calembours de Franc-Nohain rassemblés dans “Inattentions et sollicitudes” (1894) ont comme contrainte une chute humoristique produite grâce à un jeu de mot, très enfantin dans le style. Pour exemple :

Appétit vigoureux, tempérament de fer,

Member languit, Member se meurt – ami si cher,

Qu’a Member?

Certains oulipiens entrent dans la brèche ainsi ouverte et créent une “théorie des sollicitudes” . Ils composent eux-aussi sur ce même modèle de petits poèmes-calembours. De “Qu’a mis Kaze ?” à “Mais qui lit Mandjaro ?” en passant par “Donc qu’a Millot ?” (qui m’amuse beaucoup), tout devient possible. Et comme ils ont toujours à l’esprit le rôle des mathématiques dans leurs expérimentations littéraires, ils proposent un intéressant :

Il donne le tournis, ce diable de л ,

Demi-tour du tour au rayon, sans répit,

Oh, qu’à л ?

Maintenant passons à ma propre création originale. Je m’y suis essayée humblement c’est pourquoi je vous demande de faire preuve d’une certaine indulgence :

Je lui pose la question : comment ça va ?

Le regard perdu dans le vide Tana ne me répond pas

Qu’a Tana ?

Comme vous le constatez, je me suis imposée une seconde contrainte… avec la rime… Car quand on aime on ne compte pas… Et j’aime ces petits jeux !

Retrouvez de nombreux jeux littéraires avec contraintes sur le site de l’Oulipo afin d’aiguiser votre esprit oulipien.

Alors, adeptes de l’Oulipo ?

L’Oulipo est bien un laboratoire de recherche où toutes les subtilités du langage sont explorées de façon aussi créative que possible. Cependant, même si certaines créations peuvent prêter à sourire comme le résultat d’un joyeux amusement, l’exploration des potentialités est bien réelle.

La fonction essentielle de l’Oulipo est d’inventer des formes littéraires.

Olivier SALON, oulipien depuis 2000

Alors pour ceux qui aiment jouer avec leur créativité, je n’ai qu’un conseil à vous donner :

réveillez l’oulipien qui sommeille en vous !

Faites-moi par en commentaire de vos créations oulipiennes…

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